Témoignage: “Je suis un bébé volé”

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© Getty Images
Coline a été adoptée quand elle était bébé. Elle pensait avoir été abandonnée par sa maman… Mais à 31 ans, elle découvre qu'elle a été victime d'un trafic d'enfants!

“Un soir où je mettais ma fille au lit, elle m’a dit: ‘M’man, est-ce qu’un jour on ira dans ton pays ?’ Eva avait 5 ans. L’institutrice avait raconté des histoires d’Indiens en classe, et ma fille avait déclaré: ‘Ma maman, elle est indienne!’ Je lui avais expliqué que j’étais née au Guatemala, puis que j’avais été adoptée par Papy et Mamou. Je ne lui avais rien dit de plus parce que je n’en savais pas plus… ‘Dors, Eva. Un jour, peut-être, nous irons au Guatemala. Mais pour ça, il faudrait d’abord que je retrouve ma maman.’ Ma fille m’a alors regardée dans les yeux et elle m’a dit: ‘Ben, t’as qu’à chercher !’ Ben oui! Lorsque Eva et son petit frère ont été endormis, je me suis mise devant mon ordinateur et j’ai commencé à chercher. Je n’imaginais pas ce que j’allais découvrir… J’ai été victime d’un trafic de bébés.

Peau mate et chicon blanc

Je suis arrivée en Belgique à l’âge de 11 mois, en 1987. Mes parents avaient suivi la procédure d’adoption classique – tout ce qu’il y a de plus légal. J’ai grandi dans les Ardennes, du côté de Durbuy. C’était une enfance merveilleuse. Mes parents sont super, très ouverts. On avait une grande maison, un grand jardin, un chien. J’allais à l’école du village avec mes cousines. Le mercredi après-midi, c’est Mamy Yoyo qui nous gardait. On jouait, on chantait. Puis j’ai eu une petite sœur. Maman nous organisait des fêtes d’anniversaires magnifiques, avec des jeux de piste, des parcours dans les bois…

C’était une vraie vie de famille à la campagne. Maman m’a toujours dit: ‘Je ne t’ai pas portée dans mon ventre, mais je t’ai portée dans mon cœur. C’est pareil.’  Je ne me posais pas de questions sur mes origines. Juste une fois, quand une fille s’est moquée de ma peau mate. Maman m’a consolée  ‘T’inquiète pas. Elle est jalouse parce qu’elle ressemble à un chicon blanc. Mais elle rêverait d’avoir une peau comme la tienne.’ Ma mère avait raison: j’ai recroisé cette fille des années plus tard… à la sortie d’un banc solaire!

Mais autant mon enfance a été heureuse, autant mon adolescence va s’avérer compliquée. À 14 ans, je fonds en larmes devant le miroir de la salle de bains parce que je ne ressemble à personne. Mes lèvres sont trop pulpeuses, mes cheveux trop foncés. Je veux être blonde. Je me décolore à l’eau oxygénée. Le ton monte à la maison. En fait, je suis en colère contre mon histoire, mais je suis incapable de le formuler. Du coup, je reporte toute cette colère contre ma mère. Je pousse mes parents à bout. Avec le recul, je me dis que j’ai testé leur amour… Et qu’ils méritent un Oscar pour avoir tenu bon!

On dirait moi

À 18 ans, je quitte le cocon familial. Je gagne très vite ma vie, puis je deviens maman. Ma première grossesse se passe mal. L’accouchement aussi. Je vis cela comme une conséquence de mon abandon. Je pense que je ne suis pas capable d’avoir un bébé. Que je ne vais jamais y arriver. Puis on me pose Eva dans les bras. Je me dis: ‘C’est moi qui ai réussi à faire ce petit truc-là? Elle est trop belle! C’est magique!’ Dès cet instant, je deviens maman. Hugo arrive 5 ans plus tard.

Et c’est à ce moment-là qu’Eva me met au défi: ‘T’as qu’à chercher!’ Mon dossier d’adoption est au fond de l’abri de jardin. Il contient un portrait de ma mère à 18 ans. On dirait moi sur la photo de mon permis de conduire. Il contient aussi quelques noms, je les ai déjà tapés sur Internet, mais ça ne mène à rien. J’ai entendu parler d’une chanteuse française, Carmen Maria Vega, qui a été adoptée au Guatemala via la même association que moi. Elle a fait des recherches et elle a retrouvé sa maman. Je la contacte, je lui raconte mon histoire. Elle me dit: ‘Y’a pas tel nom dans ton dossier ? – Si, cette dame était le témoin de ma mère pour l’abandon. Pourquoi? – Cette femme, c’est une trafiquante d’enfants!’

Je suis morte

Je raccroche. Je suis en mille morceaux. Je pleure dans l’évier de ma cuisine. À partir de là, je ne mange plus, je ne dors plus, je veux savoir. Je prends contact avec un journaliste d’investigation basé aux USA et qui enquête sur les trafics d’enfants au Guatemala. Il m’explique comment mener mes recherches. D’abord en surfant sur Google Guatemala plutôt que Google Belgique, puis en croisant les noms dont je dispose avec les départements, les municipalités…

Pendant six jours, j’essaie toutes les combinaisons possibles. Jusqu’à ce que je tombe sur une photo: c’est elle, j’en suis certaine! Je veux essayer de connaître son histoire avant de la contacter. En fouillant sur Facebook, je comprends qu’elle a 6 enfants, certains plus âgés que moi, d’autres plus jeunes. Pourquoi m’aurait-elle abandonnée, moi? Peut-être m’a-t-elle vendue… Comment savoir? Un soir, je décide de prendre contact avec la fille aînée de la famille. Sa réaction est violente: ‘T’es qui? Pourquoi tu cherches ma mère? Pourquoi tu nous ressembles?’ Elle m’appelle sur Messenger, elle pleure, je ne comprends rien. Puis elle m’envoie des smileys horrifiés et me dis que ce n’est pas possible, que je suis morte.

Quelques minutes plus tard, je reçois sur Facebook une demande d’ami de ma mère. Elle m’écrit quelques phrases en espagnol. Je les mets dans Google Translate: ‘Bonjour, comment vas-tu? Ma chérie, mon amour, je crois que je suis ta maman.’ Je sais qu’elle va m’appeler. Je suis un peu désemparée. Mes enfants dorment à l’étage, mon mari est au travail. Je vais me démaquiller pour que la ressemblance entre nous lui saute aux yeux. Ça sonne sur FaceTime. C’est elle. Et là, il se passe un truc horriblement beau. Elle hurle. Comme une femme qui accouche sans péridurale. Ou une femme à qui on annoncerait qu’elle vient de perdre son enfant. Je ne parviens plus à respirer. Je mets la main sur l’écran. Je viens de retrouver ma maman.

Enterrée dans une fosse commune

Toute la famille me croyait morte. Après ma naissance, on m’a hospitalisée en néonatologie, puis transférée soi-disant en urgence vers la capitale. Au bout de deux jours, on a annoncé à ma mère que je n’avais pas survécu et que j’avais été enterrée dans une fosse commune. Voilà. À partir de là, j’étais entrée dans le circuit des trafiquants et disponible pour l’adoption… Non, ma maman ne m’a pas abandonnée! Je m’appelais Mariela et j’ai été volée!

Durant les six semaines qui ont suivi, j’ai appris l’espagnol en communiquant quotidiennement avec ma famille au Guatemala. Puis mes parents belges m’ont offert l’avion pour que je puisse aller là-bas. J’y suis restée dix jours. Ma maman a voulu dormir avec moi, tout contre moi. Je n’avais pas envie de repartir. S’il n’y avait eu mes enfants, je pense que je ne serais jamais rentrée en Belgique. J’ai dû attendre un an de plus pour revoir mon père. Lui a refait sa vie aux États-Unis. Il vient d’avoir un bébé. Il m’a appelée sur FaceTime avec la petite dans les bras pour me l’annoncer. Puis il a coupé tellement il était ému en pensant que moi, il ne m’avait jamais tenue dans ses bras… Finalement, j’ai la chance d’avoir quatre merveilleux parents.”

Un trafic juteux

Coline sait qu’elle n’est pas seule. Plusieurs milliers d’enfants ont disparu au Guatemala à l’époque du conflit armé. Ce juteux trafic alimentait en devises les militaires en place. Révoltée par cette histoire, Coline a fondé Racines perdues, une association qui aide les adoptés du Guatemala à retrouver leur famille. Plus d’infos par ici.

Texte: Christine Masuy | Coordination: Stéphanie Ciardiello

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