Témoignage: « Mon fils a été fauché par une voiture »

Par -
Silhouette of child by window looking at sunset.
Michelle a perdu son fils dans un accident de la route. Depuis, elle témoigne de son histoire pour que d'autres n'aient pas à la vivre. Elle sensibilise notamment les policiers aux mots à dire et aux gestes à poser lorsqu’ils annoncent la mauvaise nouvelle.

« Ce jour-là, nous étions partis à Paris voir une expo avec des amis. C’est sur la route du retour que le téléphone a sonné. C’était la police. Olivier avait eu un accident. Il avait été renversé par une voiture. Il était à l’hôpital. Personne ne voulait nous en dire plus…

Nous avons fait au plus vite pour rentrer, nous nous sommes présentés aux urgences: ‘Bonsoir, nous sommes les parents d’Olivier.’ – ‘Venez, nous a répondu la dame, je vous conduis à la morgue.’ C’est comme ça que nous avons appris la mort de notre fiston.

Et c’est par le journal du lendemain qu’on a su ce qu’il lui était arrivé. Les policiers nous l’ont confirmé par après: il était à vélo, à deux rues de la maison, et il a été fauché par un conducteur qui avait 3,55 g d’alcool dans la sang.

Entendre, comprendre

Olivier, c’était notre bébé. Il avait 12 ans, mais c’était notre petit dernier. Après la naissance des trois aînés, j’ai longtemps rêvé d’un petit quatrième. Alors, quand il est arrivé, je l’ai dorloté. Je l’emmenais partout avec moi, je l’allaitais sous mon pull. Pour les vacances, on partait en randonnée. On a traversé la Corse à pied, on le portait sur le dos avant qu’il ne commence à marcher. Il a été baladin, louveteau. Il adorait faire du vélo. Il avait écrit un petit poème: ‘Je rêve d’un vélo qui vole, j’aurai vraiment beaucoup de bol, il ira dans le ciel, voyager avec les abeilles…’

Et puis, voilà. La vie s’arrête là. On se retrouve un jour à devoir choisir un cercueil. On est complètement déboussolés. Qui peut nous aider? Les policiers nous ont donné un petit papier avec les coordonnées de PEVR, l’association des parents d’enfants victimes de la route. On l’appelle très vite, d’abord pour des infos pratiques: on n’a jamais eu affaire à la police et à la justice, on ne sait pas comment faire avec les assurances. Puis on participe aux groupes de parole organisés par l’association. C’est un besoin vital. On rencontre par ailleurs une psy, qui est très bien, mais qui nous dit honnêtement: ‘Je vous entends mais je ne peux pas vous comprendre.’ Pour comprendre ce que  nous vivons, il faut l’avoir vécu. Dans les groupes de paroles, nous sommes avec d’autres parents qui ont perdu un enfant sur la route. Les échanges nous font beaucoup de bien.

Des mots et des silences

Quand on vit un tel cataclysme, on se retrouve face à un choix: soit on se laisse couler, soit on essaie de remonter la pente. Avec mon époux, on s’est dit qu’il fallait se reconstruire. Et que ça passerait par un engagement. Un an après la mort d’Olivier, PEVR nous a proposé de témoigner aux États généraux de la sécurité routière. Il s’agissait de faire entendre la voix des familles auprès des décideurs politiques. C’est sûr qu’il y a des choses à changer! En matière de sécurité et de prévention, mais aussi en matière de justice. Vous êtes convoqués au tribunal de police à 8h du matin, vous patientez trois heures sur un banc à côté de l’homme qui a tué votre enfant, puis votre affaire est traitée entre deux dossiers de roulage… Nous avons donc témoigné.

C’était la première fois, on avait la voix tremblotante, mais on l’a fait! Par la suite, on a discuté avec des politiques, mais aussi avec des policiers. Notamment avec le big boss de la police de la route, qui nous a proposé de participer à des formations. Les policiers suivent des formations données par des professionnels – psychologues et autres – mais ils n’avaient jamais le point de vue des victimes. C’est ce que nous leur apportons désormais. On sait qu’ils font un métier difficile et on les en remercie, mais on veut les sensibiliser au fait que leurs paroles et leurs gestes ont parfois plus de portée qu’ils ne l’imaginent.  Pour les proches de la victime, le traumatisme commence à l’instant de l’annonce. Le ‘Je vous conduis à la morgue’, c’était terrible! Mais après, heureusement, une infirmière a eu les mots justes: ‘Madame, j’ai quatre enfants moi aussi, et ça pourrait être l’un des miens…’

L’empathie, c’est capital. Il y a des mots qui font du bien et des mots qui font mal. Un enfant décédé, ce n’est pas un ‘cadavre’. Ni même un ‘corps’ ou une ‘victime’. On conseille aux policiers de nommer l’enfant par son prénom. On leur suggère aussi de prendre le temps. Souvent, ils s’en vont aussitôt la nouvelle annoncée. Pour se protéger. C’est humain. On leur dit: ‘Asseyez-vous. N’ayez pas peur du silence, la personne est en train d’encaisser la nouvelle. Soyez simplement humains. Si une maman vous tombe dans les bras, prenez-la dans les bras. Soyez les hommes et les femmes que vous êtes dans la vie.’

Comme un domino

On leur parle aussi du besoin des parents d’être le plus vite possible auprès de leur enfant. Croyez-moi, on a envie de sentir sa chaleur une dernière fois. C’est parfois compliqué à faire passer chez les policiers plus âgés. Ils sont du genre à penser: ‘Le gosse est trop abîmé pour que les parents le voient!’ Mais qui a le droit de refuser à un parent de voir son enfant? On leur retourne la question: et si c’était vous? Imaginez un quart de dixième de seconde qu’on vous annonce maintenant la mort de votre enfant… J’ai vu des grands gaillards de la police de la route, des anciens de la gendarmerie, fondre en larmes.

On mène ce travail depuis sept ou huit ans et on sait qu’il est payant. Les nouvelles familles que l’on accueille aujourd’hui dans l’association témoignent que l’on n’annonce plus la nouvelle aujourd’hui comme on le faisait auparavant. On collabore notamment avec les écoles de police pour former la nouvelle génération. J’interviens par ailleurs en médiation pénale, avec des chauffards récidivistes condamnés à suivre une formation de sensibilisation.

Il y a parfois des grandes gueules mais lorsqu’on raconte notre histoire, on entend les mouches voler. Et quand, à la sortie, ils viennent nous dire: ‘Ça me fait quand même réfléchir’, on sait qu’on n’a pas perdu notre journée.

On témoigne aussi dans les classes de rhéto, pour les jeunes qui passent le permis. Ils disent parfois: ‘Si je me tue, c’est mon problème!’ On leur explique les conséquences sur la famille, les amis: c’est comme un immense domino. Il ne s’agit pas de donner des leçons, mais de responsabiliser. L’objectif, c’est toujours de sauver des vies. Certains pensent sans doute que je ressasse. Que douze ans après la mort de mon fiston, je devrais tourner la page. Non, tout cela a donné du sens à mon deuil.

Texte: Christine Masuy | Coordination: Julie Rouffiange

Plus de témoignages:

Pour ne rien manquer de nos conseils et actualités, suivez Mamans & Femmes d’Aujourd’hui sur FacebookInstagram et Pinterest, et inscrivez-vous à notre newsletter. Sans oublier nos pages Femmes d’Aujourd’hui et Délices!

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here